GLOCAL : Sortir le bois du loup

« Celui qui parle ne sait pas et celui qui sait ne parle pas » (Lao Tseu  –  Tao tö king)

Chers amis de LCA, j’aurais préféré traiter cette question en LOCAL. Mais d’une part le local est un solide taillis de labyrinthes, tissé d’inextricables raisons, et d’autre part les militants sincères pour un monde meilleur sont bien trop occupés ailleurs. J’ai senti que mes préoccupations n’étaient pas bien importantes au regard des réfugiés et des attentats par exemple.

Bref. Incompris pour incompris, je m’en remets à vous – ou pour être honnête, à mon clavier et à l’autre forêt, celle d’Internet.  Vous pourrez me dire que c’est manquer de courage… Peut-être. A mon âge, on hésite avant de s’enchaîner aux arbres.

Parce que c’est d’arbres qu’il s’agit. Et pas beaucoup : 5 arbres, cinq pins qui furent magnifiques.  Comme dit le petit  Marcel Proust : longtemps je me suis réveillé tôt. Je sais : c’est le contraire… Donc, vers 6 heures 30 ce paisible mardi d’août, j’écoutais mon programme préféré sur France Culture.  « Repenser la croissance économique ». Quand soudain : hurlement de tronçonneuses et rugissement d’engins de chantier. Vous devinez la suite parce qu’il suffit de très peu d’imagination pour cela. Depuis, le majestueux bosquet qui dominait la descente dans le vallon derrière chez moi ressemble au Mont Chauve – musique en moins, M. Moussorgski.

Depuis, je bats la campagne (ou plutôt la ville parce que c’est là que çà se passe) pour comprendre. Et je dois dire que notre Maire n’a pas été avare d’explications. Si bien que j’aimerais ne pas le froisser. Mais je crois que je fais fausse route : ce n’est pas à ceux qui ont décidé de s’expliquer, c’est à moi de m’expliquer. M’expliquer dans tous les sens du terme – pour exposer mon ressenti mais aussi pour comprendre en moi-même ce qui me touche et m’amène à réagir. Et voyez-vous, c’est là qu’on rejoint modestement un petit bout de GLOBAL, quand même.DSCN5759

D’abord, il m’a été dit bien des choses. On a parlé d’experts, on a parlé d’inadaptation de l’espèce (des pins, dans le Sud, c’est nouveau). La dernière fois qu’il a été question d’inadaptation c’était lors de mon licenciement. On a parlé de maladie et de je ne sais quoi encore. Si bien que je m’y perds un peu. Le plus clair, c’est que les racines de ces géants soulevaient le bitume de façon indécente et compromettaient le stationnement des automobiles. Là c’est clair. Et pas faux. Sauf que cette explication me laisse un drôle de goût dans la bouche. Un jour prochain je ne serais pas surpris qu’on m’interdise de marcher pour la même raison : entrave aux voitures. C’est déjà le cas à vélo et la négociation du bitume avec les 35 tonnes est un sport à haut risque.

Mais comme, sans doute, je n’avais pas l’air assez convaincu, il y eut un autre argument. De taille, cette fois. En effet, l’ombre de ces grands arbres était un lieu de ralliement pour des jeunes gens qui « squattaient » l’espace public. Là j’ai failli m’étrangler. Comment squatter un espace qui, justement, est public ? Soyons justes : les jeunes qui trainent là ne sont pas toujours parfaits. L’habitude de siroter de la bière bon marché à longueur de journée finit par se traduire par des délires passablement fatigants et bruyants. Je n’aime pas forcément que cet amphithéâtre naturel soit monopolisé à coup de puissants amplis en vue de diffuser ad libitum une musique plus ou moins communautaire – pas du Mozart, évidemment. De plus, cette ombre discrète devient vite un poste de distribution de substituts à une raison de vivre inatteignable,  sous forme d’une herboristerie spécifique.

Soit.

D’où l’inversion de mon titre. Au lieu de faire sortir le (jeune) loup du bois, on sort le bois.

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Peu de chose en somme ?

C’est tout, me direz-vous ? Oui et non. Parce que ces vétérans avaient mis 40 ans à apporter un peu de beauté et de fraicheur dans une ville dévastée par les délocalisations – parce qu’il s’agit d’une petite ville, justement, où la beauté se fait rare, évaporée avec les riches industriels qui l’ont quittée les poches pleines en nous laissant leurs terrains pollués et leurs impôts impayés. Sans compter les vieux retraités tout abîmés d’un travail insalubre. Aussi parce que, l’hiver venu, ces pins étaient les seuls gardiens d’une toison verte. Ces arbres témoignaient du geste généreux des ancêtres. Parce qu’ils étaient le signe d’un espoir persistant, je pleure ces arbres. Je les pleure parce que mes petits enfants et les petits enfants de mes amis ne verront plus qu’un parking bétonné alors que, si çà se trouve, nous aurons tourné le dos à la bagnole. Je les pleure parce qu’ils ont été brutalement arrachés à la Vie.

Bien sûr, encore une fois, c’est bien peu de chose. Mais c’est en négligeant les « petites » choses qu’on finit par négliger les grandes. C’est le syndrome de l’indifférence, celle qui nous fait ignorer le drame des émigrés et encore plus celui des réfugiés, ces  victimes de guerres dont l’origine porte la marque de notre glorieux Occident. C’est la même indifférence complice qui nous fait détourner le regard des conditions honteuses d’élevages d’animaux qui seront tués  dans des conditions encore plus inavouables sur les chaînes d’abattage. Un réfugié syrien visitant un de ces lieux a fini par dire en substance : « quand je vois comment vous traitez les animaux, je ne suis pas surpris de votre inaction  pour nous aider ». La même indifférence anime les pilotes d’hélicoptères au moment où ils larguent des barils d’explosifs –ou de poison – sur les civils.

Et puis revenons sur cette idée géniale du bétonnage pour chasser les petits délinquants. Sans parler de l’expérience édifiante de mon amie dans Paris intramuros qui a vu les pow wow’s sous les arbres des quartiers chics mués en privatisation sauvage des halls d’immeubles, je doute des bienfaits de cette tabula rasa. Dans le monde entier, les sociologues soulignent l’importance vitale des espaces verts, ne serait-ce que d’un seul arbre, pour l’apaisement et l’équilibre des humains urbanisés. Au final je ne peux me libérer du message de Francis Hallé, de son radeau des cimes, et de son vieil ami le botaniste Pierre-Olivier Combelelles :

La biodiversité qu’on appelait avant la « nature » puis « l’environnement », cela commence d’abord par connaître et aimer ce qui nous entoure directement: arbres, plantes, animaux, le cosmos avec les étoiles. Comme disait Jacques Delamain « La nature c’est un secret »
« Qu’importerait la science et ses leçons en matière d’environnement, si les hommes n’étaient pas animés par une conviction plus profonde que la simple raison ? » (Jean Dorst)

Voir ce vieil article : http://dtwin.org/WordDD/2014/03/05/dorst-combelles-et-la-biodiversite/

combellesCe que nous dit Jean Dorst répond à l’argument invariable de toutes les mairies de France : « Les experts sont formels ». Si les cabinets d’expertise étaient réellement indépendants et compétents, ils commenceraient par se déclarer incompétent sur des questions qui touchent à la civilisation et au sens de la vie. Ils commenceraient par nous interroger sur l’aspect démocratique ou pas d’initiatives brutales qui ne font qu’ajouter à la sourde rancœur des citoyens contre les dirigeants quels qu’ils soient. Je suis attristé du fait que le résultat de cet arrachage soit des gens qui se dévissent simplement la tête et pour qui l’incompréhension rejoint la résignation et l’abattement. Eux ne sont pas jeunes. Les jeunes, on ne leur parle pas. On envoie des patrouilles  renforcées sur le marché de plein vent – mais on préfère raser les arbres que d’aller déloger les « squatters » – ou plutôt leur expliquer que si on en est arrivé à cette sauvagerie, ils y sont aussi pour quelque chose. Je doute que cette explication soit facile. C’est vrai. Croyez-vous qu’il a été si facile pour ma génération de faire progresser la science et la technique pour arriver au monde d’aujourd’hui ? Et avant, croyez-vous que ce fut facile pour Didier Daurat, Mermoz, Guillaumet, Saint Exupéry ? Vous ne voyez pas le rapport ? Moi si : le défi, de nos jour, n’est plus la technique, mais ce que nous en faisons, et plus encore ce que nous en ferons demain. Le défi aujourd’hui c’est de revenir vers l’homme, et d’abord vers les jeunes. Les engins de chantier ne sont pas le meilleur outil pour ce difficile dialogue.

Latécoère, lui, s’embarrassait moins des experts :

« J’ai refait tous les calculs. Ils confirment l’opinion des spécialistes:
 notre idée est irréalisable.
 Il ne nous reste plus qu’une chose à faire:
 la réaliser ”

Et Didier Daurat :

“ Donnez aux hommes, un but collectif, et placez ce but à une hauteur presque inaccessible.
 Bloquez tous les efforts dans une émulation sans fin, et vous ferez de la molle pâte humaine 
 une substance de qualité. Elle offrira alors ce qu’elle contient de meilleur ”.

Même  Jean Mermoz, pas un fervent démocrate, semble pourtant s’adresser aux décideurs de nos jours :

“ Vous êtes responsables des lendemains de notre pays, ne l’oubliez jamais ”.
 “ Il faudra toujours tendre, moralement, intellectuellement, physiologiquement, vers un but: 
 Servir, servir votre pays, la collectivité de vos semblables et le progrès humain ”.

Revenons sur terre – oups, je veux dire, sur béton…On me parle de pétitionner. Mouais . Trop vieux, pas le physique pour. Pas bon pour moi. Et pour vous, les jeunes ? Chacun sa place. A moi le clavier, à vous les sonnettes… Bien sûr, on va vous dire qu’il est inutile de se mobiliser pour des arbres tombés. Évidemment, mais si rien n’est fait, la logique du bétonnage ne va pas s’arrêter là. Il faut bien donner quelque chose à manger aux machines sorties de Sivens, n’est-ce pas ? Mais je suis d’accord : cette fois il n’y a pas mort d’homme. S’il faut attendre çà …

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