Les après-derniers

Jour de colère. Un de plus, me direz-vous ? En ce mémorable 9 novembre 2016. A Washington, M. Donald Trump recueille les lauriers de sa lamentable campagne électorale.

trump

Mais non : on en oublie… Les élections municipales de 2014, les européennes, le brexit … en attendant la suite.

Changeons de peuple ? Non, chers amis, changeons LE peuple.

Changeons aussi notre façon de nous adresser à lui. « O combien de cafés, combien de  thés citoyens, combien de nuits debout… Combien de marins, combien de capitaines ! »
Tout cela bien citoyen, bien républicain, appliqué à vilipender nos élus, soit, mais au final dénonçant le « système », et au-delà la : la République et la démocratie.

Du fond de notre désarroi, une petite voix s’élevait ce matin, « indignée » elle aussi, et tout-à-fait moderne et de circonstance, sur France Inter. On va être surpris : cette voix si actuelle nous vient du XIXe siècle. Et cette voix si républicaine nous vient d’un catholique souvent classé à droite : Charles Péguy, mort au front au cours d’une bataille stupide engagée par des militaires obtus et incompétents aux tous premiers jours de la guerre, en 1914.

Le grand Péguy, l’ami un temps du grand Jaurès. Qui le lit de nos jours ?Nous avons tort : « Comment la république est-elle devenue une idéologie fossilisée, et non l’expression de tout un peuple, du plus humble citoyen jusqu’à ses plus grands hommes ? Nous sommes les derniers. Peut-être les après-derniers ».

On devrait ne pas faire l’économie de lire ce petit texte ! Extrait :

"Après nous commence un autre monde, le monde de ceux qui ne croient plus à rien, qui s’en font gloire et orgueil. […] Le monde moderne. Le monde qui fait le malin. Le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui savent, de ceux à qui on n’en remontre pas, de ceux à qui on n’en fait pas accroire. Le monde de ceux à qui on n’a plus rien à apprendre. [] Le monde de ceux qui ne sont pas des dupes, des imbéciles. Comme nous.  C’est-à-dire : le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l’athéisme."

Il faut aussi feuilleter « Notre jeunesse » pour nous persuader que ce rétroviseur-là n’a pas besoin de dégivrage et qu’il éclaire bien mieux que nous phares à LEDs.

« …nous disons aux jeunes gens : Faites attention, ne parlez pas si légèrement de la République, elle n’a pas toujours été un amas de politiciens, elle a derrière elle une mystique, elle a en elle une mystique, elle a derrière elle tout un passé de gloire, tout un passé d’honneur. »

Pourquoi nous arrêter là ? Parce que nous sommes de mauvaise foi. Parce que si nous poursuivons nous tombons sur le déchirant divorce entre Péguy et Jaurès. Parce qu’à dénoncer l’amnésie moderne, Péguy n’a pas hésité à se jeter dans un mysticisme nationaliste. Au point de réclamer la mise à mort de Jaurès :

« Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès. Nous ne laisserons pas derrière nous un traître pour nous poignarder dans le dos »

Mais il n’a pas hésité non plus à voir dans la cupidité et l’argent les causes de cette déchéance. Et alors ? Celui qui croyait au ciel n’en jetait pas moins ce cri d’alarme aux vieux politiciens : « Prenez garde. Vous ne soupçonnez pas, vous ne pouvez pas imaginer à quel point vous n’êtes pas suivis ».

Cpeguyportraitomme nous manque la déraison des poètes, aussi dangereuse soit-elle ! Cet élan-là, avec ses contradictions et ses excès, je le préfère mille fois à la certitude exaltées de foules qu’on berne si facilement qu’un milliardaire peut les amener à les faire voter pour lui contre les milliardaires !

Nous sommes allés trop loin, trop bas, pour fuir la violence. Péguy n’avait rien compris à l’absurdité de la guerre de 14, fomentée par des badernes traîne rapières et des politiciens myopes, corrompus et inconséquents. Au moins fut-il cohérent avec ses convictions en partant au front. Il disait juste avant à un des ses proches :  « Tu les vois, mes gars ? Avec ça, on va refaire 93 ». On n’a refait que 18 millions de morts.

Et nous, comment allons-nous refaire 93 ? Ou 89 ? Ou 1848 ? Parce qu’il y a une bataille. Une bataille que personne ne voit, dont personne ne parle : la guerre des riches contre les pauvres que chante Léonard Cohen. Mais tout de même : comment se fait-il que 0.1% des hommes puissent diriger la Planète ? C’est que, précisément, nous avons cessé de voir la Planète, comme James Lovelock, une Planète remplie de cette valeur que l’argent prétendra, avec les transhumanistes, acheter : la Vie.

Plus  que la bataille contre les riches, c’est la bataille pour la Vie qu’il faut mener. Une bataille pour défendre aussi des territoires : ceux des sans-abris que l’on chasse des trottoirs, ceux des immigrés qui ont fui la guerre et la misère, conséquences des politiques occidentales. Les territoires aussi de la jeunesse désœuvrée, les en-trop des banlieues et d’ailleurs qui ne nous deviennent supportables que derrière nos double vitrages ou nos résidences sécurisées.

europeenferQui a dit que la guerre était simple ? Qui a dit que la bataille serait déjà gagnée ? Ou perdue ?  Et à qui la faute ? Personnellement, si j’endosse ma part de colibri noir, je réclame aussi qu’il soit dit des peuples ce qui doit être dit. Il n’est ni digne ni simplement admissible que les peuples se jettent à corps perdu sur les premiers mensonges éructés par des marionnettes ignares.

Le livre de Ian Kershaw,  1914-1949, vient à point nous rappeler qu’Hitler n’aurait rien pu faire sans l’antisémitisme, le nationalisme et le racisme installés dans les pays de l’Europe centrale et de l’Est. Un salutaire rappel.

It’s time, comme dit si bien Donald Trump.

C’est maintenant, avant la nuit et l’orage, qu’il faut parler à tous de République. Un e grande République à la mesure du vaste monde. Il faut stopper la mondialisation du désastre et lutter pour la mondialisation de l’espoir.

Chez nous, la « parole citoyenne », si elle se veut républicain-compatible, ne fait pas de cette compatibilité l’objet principal de sa démarche. Et on le comprend : la République prend l’eau aussi bien par le haut (inefficacité, soumission aux intérêts financiers) que par le bas (affaires, communication  désastreuse, climat de fin de règne). Certes, la « parole citoyenne » a son mot à dire. Par exemple : « nous ferions forcément mieux, fussions-nous désignés par tirage au sort ! ». Pa si sûr…

C’est que notre vertu est facile à proclamer en l’absence des tentations qu’apporte le pouvoir. La vraie question revient à nous interroger sur l’échec d’une communication rationnelle avec une classe moyenne désorientée et mal informée. Les autres ne votant pas, une démocratie directe donnerait le pouvoir à un peuple que l’on caresse sans fin dans le sens du (mauvais) poil. Par cela, non seulement on le désarme, mais on l’arme contre lui-même, en le divisant. En n’osant jamais la contradiction, en flattant un nihilisme mou, on prive la révolte du peuple de sa révolution. La publicisé et l’argent des grands groupes n’ont plus qu’à achever ce sabotage.

L’émergence indéniable de nouvelles formes de démocraties risque de se trouver diluée dans des recettes locales, inoffensives pour faire exploser le plan planétaire dominant. Par contre, le mérite de la République  aura été de tracer des lignes d’actions continues et fortes – la laïcité, le progrès social, la condition ouvrière, les mutuelles, les retraites, et la gratuité de l’éducation. L’attaque de ce versant social par les hyper libéraux fait le nid d’une aventure populiste incontrôlable.

Sur tous ces points, le chantier est dangereusement déserté par les penseurs contemporains.  La laïcité ?, Le combat s’est complexifié dans une société à la fois plus individualiste et plus clivée. Il s’agit non plus de la mainmise des congrégations mais de l’intolérance, du fanatisme et du nihilisme qui peuvent imprégner aussi bien les athées du FN que les fanatiques islamistes.

Un autre chantier, et non le moindre, est la survie de l’humanité. Bien sûr, le colibri apporte sa goutte d’eau. Mais il n’éteint pas l’incendie. C’est sur ce front-là qu’il est urgent de nous mobiliser. Nous ne sommes plus en 1914 : Il faut des pompiers, pas des colibris, aussi sympathiques soient-ils, et encore moins des soldats.

Et l’argent ? La république d’Athènes, fondés par Solon (-638,-559), confrontée à l’oppression des pauvres par les riches et par une monnaie imposée de l’extérieur, a trouvé la voie du défaut de la dette et du rétablissement d’un droit régalien sur la monnaie. Pas une raison pour quitter l’euro, mais pour nous interroger.

Engagement philosophique

On nous reproche un engagement philosophique, abstrait,  coupé du monde « réel ». Pourtant,  nous sommes tous plus ou moins engagés et impatients de réalisations immédiates et concrètes – « simples ». Mais comment compenser un tant soit peu le déficit de grands penseurs ?  Nous pouvons à tout le moins  tenter de combattre le matraquage médiatique. Avec des limites aussi – et j’aimerais en dire deux mots.

Nous  pouvons parfois être précis mais manquer de fiabilité, et parfois être lyriques mais peu précis. Nous ne proposons pas  une boîte à outils, mais un lent travail de la pensée partagée, un patient labour mais aussi, au détour du champ, le regard porté vers l’horizon et la beauté du monde.

Si lire et entendre la rumeur du monde, les multiples luttes qui donnent vie à la démocratie est un devoir, il me semble encore plus nécessaire de nous attacher au décryptage de ces initiatives.

La République est malade et nous ne pourrons pas la reconstruire seuls. Ce n’est pas une raison pour nous hâter de l’enterrer. Comme tous les vieux malades, elle souffre de faiblesse, d’incontinence démocratique et de perte de mémoire. Nous pouvons au moins lui restituer cette mémoire des temps où les Jaurès, Clémenceau et plus tard Mendès apportaient le meilleur (séparation de l’église et de l’état, sécurité sociale) et le pire (le colonialiste … et Panama).

Par ailleurs, nous ne sommes pas tombés si bas que le sort des réfugiés et des pauvres nous indiffère tous – bien que la vague brune monte là aussi.

Dans le domaine de l’environnement, si nous ne sommes pas la fondation Nobel, loin s’en faut, nous pouvons saluer ce qui est fait – et encourager ce qui doit l’être. Et si nous ne sommes pas non plus la cour de la Haye,  il n’est pas moins utile de dénoncer les atteintes à la vie sous toutes ses formes, c’est-à-dire à la diversité d’une part et à la fraternité des peuples d’autre part.

Quant à la violence, ce fanatisme qui se réclame d’une religion, je maintiens que nous manquons de fraternité pour comprendre ces chemins devenus fous.

Nous n’allons ramener la totalité de l’humanité à la Raison, mais rien ne devrait nous empêcher de tendre l’oreille vers ces foules, cesser de les mépriser du haut de nos hautes valeurs morales qui, convenons-en, ne font pas grand effet pour stopper les massacres en Syrie et ailleurs.

Pour épauler les parleurs citoyens, et pour qu’ils restent citoyens, nous pouvons lutter contre le cumul et la multiplicité des mandats qui privent la République d’un sang neuf tellement nécessaire. Car mon obsession est cette crainte de voir la République mourir d’une sale mort sous les coups des hyper libéraux d’un côté et des populistes de l’autre –sans compter les pragmatiques. Pragmatisme mal compris, car un vrai pragmatisme est à reconstruire : des scénarios de transition énergétique, d’agriculture fermière capable de nourrir tous les habitants de la Terre sans les empoisonner, d’une médecine pour sauver des millions de gens affectés de maladies évitables et non pour la prolongation illimitée de la vie des plus riches. Pour ces grands mots, il faut de grands moyens. Je veux bien entendre qu’ils germeront de bourgeons de démocratie locale, mais je crois plutôt qu’ils écloront dans les universités et les laboratoires du futur – à condition qu’ils échappent aux pesticides idéologiques des hyper libéraux.

Un projet plus vaste

Alors, oui, sauvons la République ! Mais laquelle ? Nous n’en resterons pas à déplorer les dysfonctionnements de cette « cinquième » qu’il faudra de toute façon refonder. La véritable question est un dilemme : soit un retour à une république française fondée sur ses conquêtes sociales, sa culture, son patriotisme – soit  un projet bien plus vaste, celui d’une république européenne, plus largement capable de soutenir ces mêmes idéaux. Voila bien  un  vaste chantier – lui aussi déserté par des penseurs contemporains obnubilés par des craintes, des nostalgies et des rancœurs.

Nous pourrions rêver d’une Europe fortement fédérale, mais aussi fortement enracinée dans la culture de chaque pays. Fortement fédérale pour harmoniser les paramètres socio-économiques fondamentaux (salaires, santé, éducation, règles bancaires, taux d’intérêt, règles comptables et surtout écologiques). Mais fortement diversifiée pour rendre à chaque pays la liberté de ses projets et de sa culture – y compris sociétale, y compris environnementale dans le respect des normes fédérales, non sous leur contrainte mais pour les dépasser pour l’intérêt commun.

Ce n’est pas si simple. C’est pourquoi le FN a pris la main sur ces questions : il simplifie le problème avec une caricature du repli sur soi.

La trame d’un tel projet serait le fédéralisme et les fils de chaîne,  des étapes menant à ce fédéralisme complexe, une Europe démocratique et solidaire – plus de harcèlement des Grecs pour leur dette, rééquilibrage des excédents allemands, répartition des immigrés, forces armées communes. Ces étapes seront  structurelles, économiques, sociales, monétaires.

Un tel projet n’est-il pas de nature à mobiliser  les 550 millions d’européens pour  la transition énergétique ? Ce serait donner à chaque pays la liberté d’innover, d’expérimenter, de réussir là où il excelle. C’est surtout le moyen d’échapper au retour du nationalisme qui fait plus que pointer son nez : les Allemands sûrs d’eux, fiers de leurs exportations, les Français aigris et revanchards, les Anglais outragés…et l’Amérique de Trump. C’est redonner du sens à une monnaie unique, des règlementations communautaires, une solidarité concrète, une réelle coopération des peuples, un but et un idéal – et du travail – pour les millions de jeunes désemparés.

Je crois nécessaire et suffisant de relever la tête. C’est que font les champions cyclistes dans les Alpes quand ils gardent, malgré l’effort extrême, la pensée claire du but et de la stratégie. Ou faut-il s’en remettre à la force spontanément régénératrice des collectifs ? J’en doute.

Pardon pour ces vielles lunes, mais la lune est bien utile pour garder l’amour de la vie et l’amour tout court. La lune est là aussi pour soulever les océans d’indifférence, même  si elle ne suffit pas à déplacer  les montagnes. Et elle est là pour éclairer nos plumes de Pierrots en recherche de Colombines d’harmonie  et de réconciliation entre ceux  qui se battent au quotidien pour une démocratie locale participative et ceux (suis-je le seul ?) qui se sentent les héritiers d’un monde dont on pouvait être fier, et qui est menacé de naufrage (et avec lui l’humanité tout entière). J’ai toujours été trop orgueilleux pour admettre qu’on n’y pouvait rien changer.

Non, Trump ne sera pas la fin du monde. Du moins je l’espère…