Au-dessus du guidon : le thorium

Chers amis de LCA, je suis sûr (?) que vous vous souvenez de ce billet. Nous étions en 2011 – ce qui donne une idée de la vitesse d’adaptation de l’humanité aux problèmes qu’elle crée.

Une émission passionnante sur ARTE le mardi 20 septembre 2016 en soirée (rediffusions le 27 à 9:25 et le 10 octobre à 9:20 permet à tout le moins de faire le point.

thfole

Visible sur ARTE+7 jusqu’au 19 décembre 2016.

Nous pourrons, c’est vrai, dire à nos enfants :

« Nous ne savions pas »

Notre niveau d’information sur cette question doit en fait être voisin de celui des Français en 1941 sur les camps nazis.  Mais aujourd’hui comme alors en ces temps obscurs, il suffit de ne pas détourner les yeux. La différence c’est que nous sommes avant l’orage – mais si nous ne faisons rien, l’orage sera cette fois pire qu’alors. N’en doutons pas.

Il faut aussi du courage aujourd’hui. Comme alors. Pas le même courage, évidemment. C’est d’un autre type de courage qu’il s’agit : chercher à comprendre, faire l’effort de sortir de la zombification, comme dit notre ami du Triptyque économique. Cet effort n’est pas tant effrayant par son intensité que par l’étendue du chantier qui s’ouvre alors à nous – balayer les rengaines des économistes conventionnels, leurs recettes boiteuses à deux euros, leurs rustines sur le vieux pneu d’un capitalisme à bout de souffle et pourtant tout puissant, dénoncer les demi quarts de mesures des gouvernements face au changement climatique. J’en passe et j’en oublie – mais vous complèterez sans peine.

Il faut, c’est vrai, faire l’effort de comprendre et celui de ne pas nous arrêter aux seules séductions des solutions « sympathiques » du solaire et de l’éolien. Il faut nous ouvrir au champ des connaissances de notre temps.

Votre temps, justement, je voudrais ne pas vous le faire gaspiller en préliminaires. Pourtant, il convient d’entrer avec sagesse et pondération dans cet antre mal famé : celui du nucléaire.

Je ne vais pas détailler ici l’exposé dont vous retrouverez l’essentiel sur ce lien. Ce qu’il faut retenir surtout, comme souvent, c’est ce que nous avons oublié. En l’occurrence : le projet Manhattan.

En 1942, l’atome c’était quoi ? D’abord et avant tout mettre au point une bombe atomique – avant que les nazis n’y parviennent. C’était cela, l’atome : la bombe, pas l’énergie. Par conséquent, il s’agissait de fabriquer du plutonium, en partant de l’uranium, l’élément fissible le plus proche. Sur cela s’est ensuite greffé un discours sur l’énergie atomique – mais toujours à partir de la même filière de l’uranium.

Ces centrales avaient plus d’un inconvénient. D’abord, il fallait les refroidir sous peine d’emballement catastrophique (fusion du cœur). Mais justement : dans la mer, il y a beaucoup d’eau. Alors c’était bien pratique pour cette nouvelle arme stratégique révolutionnaire : les sous-marins nucléaires ! Et les porte-avions aussi. Et les brise glace, au passage.

Évidemment, il y aurait eu un autre besoin : des avions capables de voler indéfiniment – des avions nucléaires. Là : pas d’eau. Donc : choix obligé d’une autre technologie : celle des réacteurs à sel fondu et thorium.

avionnuc

avionnuc2

Heureusement, si l’on peut dire, les missiles intercontinentaux ont rendu ces avions inutiles. Exit le thorium.

Comme on le voit, les militaires ont joué un rôle de premier plan dans ces développements. Aujourd’hui, ils disposent de tout le plutonium nécessaire pour faire sauter plusieurs fois la Planète. Ouf ! On a eu chaud…

Cependant, les pères de l’atome n’ont pas cessé pour autant de réfléchir. Les centrales à uranium et eau pressurisée (les centrales refroidies au sodium ayant fait long feu) sont de formidables marmites fonctionnant souvent à plus de 100 bars de pression avec des risques d’emballement dont Tchernobyl et Fukushima nous ont fourni l’illustration. Ces monstres sont immenses, dangereux, et ils utilisent(très mal et très incomplètement)  une matière première dont les gisements sont non seulement en quantité limitée, mais aussi extrêmement concentrés dans un nombre restreint de pays parfois très instables.

Donc, voila nos scientifiques reprenant leur règle à calcul (enfin non : on avait progressé en informatique) et se disant que si l’on posait le problème en termes de besoins pour l’énergie – une énergie décarbonée de plus en plus urgente à mettre en place – la filière du thorium présentait une série d’avantages que notre vieil article de LCA mentionnait déjà :

  • matière première abondante et bien répartie sur la planète
  • risque d’emballement et de fusion quasi nul
  • faible niveau de radiation
  • très faible production de nucléides et déchets hautement toxiques à très longue durée de vie

A cela je découvre que s’ajoutent d’autres avantages, comme une industrialisation modulaire à partir d’éléments assemblés en usine, la possibilité d’utiliser la chaleur (plus élevée) du réacteur directement pour du chauffage, la désalinisation d’eau de mer, la production d’hydrogène pour les piles à combustible à partir du charbon, etc.

De plus, la densité énergétique est bien supérieure à la filière uranium-plutonium.

thoriumenergie

Eurêka, me direz-vous (avec une certaine ironie – je vous connais).

Oui. Et alors ? Bien sûr, la mise au point industrielle est un immense chantier. Son coût est estimé autour de 4 milliards de dollars. Rappelez moi combien nous avons injecté dans le crédit impôt recherche ? Plus de 5 milliards d’euros en 2013, non ? Sans compter le joyau EPR qui dépasse les 6 milliards et qui ne produits toujours pas l’ombre d’un kilowattheure. Quant à ITER … On parle de plus de 20 milliards. Charpak n’avait pas tort de s’en défier !

Au fond, je m’attends surtout à ce que l’on crie à l’hubris. Hubris ou pas, c’est pour l’instant la fondation Bill Gates qui cofinance avec l’état américain les études aux USA. Les Chinois, de leur côté, ont décidé d’investir un demi milliard de dollars. De plus, les besoins énergétiques s’accroissent si rapidement que le développement pourtant rapide des énergies renouvelables (15% par an) est entièrement absorbé par l’accroissement de la consommation des pays émergents.

Document discutable ? Hé bien : discutons-en ! Tenez, justement, nous voici en période électorale. Nul doute que l’armée de candidats aux primaires et secondaires vont s’emparer de cette question ? C’est qu’il s’agit en effet de stopper les émissions de CO2, de limiter le changement climatique et d’assurer le devenir de l’espèce humaine, non ?

Oui mais… Je sais : pendant 40 ans de carrière j’ai entendu sans cesse cette antienne. Oui mais. Pour surtout ne rien faire.

Ne rien faire

C’est qu’il s’agit surtout de ne rien faire, en effet. Prenez Areva, dont la santé est loin d’être florissante. Prenez EDF qui s’est engagée tête  baissée dans l’aventure (EPR) d’Hinkley Point. La moindre allusion à une sortie des rails de l’uranium et c’est la faillite ! Cette fois, les lobbies du charbon et de l’uranium marchent main dans la main pour surtout ignorer cet autre nucléaire.

Le monde moderne, c’est un plongeoir. Nous avons sauté, quitté la planche flexible du vieux monde. Croyez-vous que nous pouvons remonter sur le plongeoir comme au temps du cinéma muet ? Nous sommes dans un mouvement qui certes nous dépasse mais avec lequel il faut jouer, au sein duquel il s’agit de faire des choix audacieux et courageux. Même si nous préfèrerions être avec les Colibris à réinventer la vie, il faut aussi labourer l’avenir. Ce n’est pas sans risque, ce n’est pas sans compromis – mais le pire des compromis et le pire des risques, décidément insupportable et fou, consiste, comme aujourd’hui, à ne rien changer.

Alors, nous pouvons ne pas croire les scientifiques et les chercheurs qui nous parlent du thorium. Comme nous pouvons ne pas croire à ceux qui nous parlent du dérèglement climatique. Nous pouvons préférer lire et écouter ce que n’importe qui peut écrire et dire sur la toile. Alors, oui, nous pourrons dire à nos descendants : « Nous ne savions pas ». Pas sûr qu’ils aient alors beaucoup plus d’indulgence pour nous que nous n’en avons pour ceux qui ne savaient pas pour Auschwitz et pour le Goulag.

Non, décidément, je ne crois pas qu’il suffise d’apporter sa petite goutte d’eau pour éteindre l’incendie d’un Tchernobyl, désolé. Il faudra bien arrêter un jour la folie, et ce jour-là, si les rêves seront importants, les ingénieurs citoyens le seront aussi. Une grande civilisation, c’est aussi cette hubris là. Les Grecs anciens et avant eux les pharaons ont témoigné d’un génie humain dont on se demandera ce qu’il est devenu si nous ne construisons pas de nouveaux temples. Ces temples ne seront pas dédiés à un dieu ou un tyran : ils seront des usines pour l’avenir de l’homme. En sommes-nous capables ou avons-nous à ce point régressé que ce sont les machines qui décident pour nous à coup d’algorithmes  financiers, d’injustice et de profit ?

Rien ne sera facile mais souvenez-vous d’où nous venons. Au début du siècle dernier, les mineurs qui payaient de milliers de vies les risques de leur métier ont permis l’édification du machinisme, les chemins de fer, les voitures, les avions. Mais dans le même temps, ils tombaient aussi sous les balles de l’armée – envoyée bon gré mal gré par Clemenceau – quand leurs grèves insurrectionnelles  menaçaient l’ordre bourgeois. Jaurès, lui, rêvait à la justice et la paix, mais restait lucide, amer … et révolté. Ces deux géants n’ont simplement pas évité le pire : la guerre.

Le monde a changé, mais l’effort ne sera pas moindre, ni sur le plan technique, ni sur le plan politique. Sur le plan technique, les beaux schémas de l’énergie tournée vers le thorium cachent une chose : c’est toute l’organisation de la société qu’il faut revoir – nos voitures, nos camions, nos trains, nos avions, notre chauffage, nos usines, nos maisons.

energiethglogal

Tout est à refaire, à repenser sous l’égide d’autre machines, ces robots qui auront tendance à nous supplanter. Quant à notre démocratie, il est fort douteux que la République actuelle soit de taille à accompagner de tels bouleversements – il faudra bien plus qu’une réforme de la constitution, bien plus, même, que des millions de gens dans la rue, pour que naisse une véritable sixième république – ou peut-être un gouvernement européen – je n’ose pas dire « mondial ». Un gouvernement, en tout cas, capable de reprendre le contrôle sur ce bien commun : l’énergie. Entre autres …

Je ne verrai sans doute rien de cela. Mais je crains quand même de voir la vague menaçante de ce soulèvement sans être ni assez jeune ni assez optimiste encore pour apercevoir la lumière que le génie humain dégagera dans l’avenir. Et vous ?